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Les témoignages vont pleuvoir, dans les jours, semaines et mois qui viennent. Ce billet n’a aucune légitimité puisque je n’étais pas sur les lieux, je n’étais pas à Paris, j’étais chez moi, en banlieue proche, avec LaLutine dont je récurais les couches lavables. Ce billet, je l’écris sans brouillon ( sans filet ) pour relater les évènements qui ont jalonné cette journée terrible du 13 novembre 2015. J’aurais aussi bien pu l’écrire dans ce journal intime que je n’ai pas, mais je choisis de jeter mes mots ici. Vais-je les publier ? Je verrais à la fin, après, quand j’aurais tout raconté.

Suite au 7 janvier, je ne m’étais pas exprimée. Par choix et davantage par peur. Les journalistes et les forces de police avaient été directement visées par les attaques sanglantes dont le souvenir est encore bien trop vif dans nos esprits. Je ne voulais pas mettre en danger Musclor,  qui se garde bien de révéler sa profession depuis des années. Il ne fait pas bon faire partie de cette « grande famille » en France… Là, je ne peux plus contenir tout ce qui se passe dans ma tête. Tout se bouscule, tout se mêle, tout se choque. Deux mois plus tôt, je pensais avoir vécu la nuit la plus longue de ma vie quand on m’avait séparée de LaLutine à sa naissance pendant 9 longues heures, neuf heures interminables dont je voyais s’égrainer chaque seconde. Cette fois, j’ai vécu la journée la plus longue et la plus bizarre de toute ma vie de trentenaire. Peut-être les circonstances, certainement les faits. J’ai besoin d’écrire, vous n’avez peut-être pas besoin de lire. Ou peut-être que si : Mon jour le plus long. ( jusqu’au prochain ? )

Nous sommes le vendredi 13 novembre. J’adore les vendredi 13 ! Il m’est toujours arrivé des choses sympas les vendredi treize, pourquoi les redouter ? D’ailleurs j’espérais que LaLutine naisse le 13 septembre ( même si ce n’était pas un vendredi ) et elle m’a écoutée, elle a attendu jusqu’au dernier moment pour pointer le bout de son nez.

Nous sommes vendredi matin, aujourd’hui mon bébé a deux mois et je suis de bonne humeur.

Je suis de bonne humeur car ce soir, Musclor est en weekend. Nous partons tous les trois, Musclor, LaLutine et moi, le lendemain matin en weekend chez mon papa, pour fêter mon 31ème anniversaire. Comme tous les 14 novembre, nous faisons un petit quelque chose de spécial. Cette année sera encore plus particulière que les autres puisque LaLutine nous a rejoint, Musclor et moi, et que nous formons désormais une famille. Petite mais c’est la nôtre. Mon anniversaire cette année, ce sera mon homme, mon poussin, mon papa, sa chérie.

Musclor se lève un peu plus tard, il ronchonne car la batterie de son téléphone portable ne s’est pas rechargée dans la nuit. J’ai peut-être juste oublié de le brancher. Je pense immédiatement à déballer l’un des colis reçus pour le blog qui contient une batterie nomade mais soudain mon bébé pleure, et puis j’oublie. J’oublie de lui donner cette putain de batterie.

Vers 11 heures, je demande à Musclor s’il peut demander à partir en avance ce soir au travail. Pas de chance, sa fonction ce jour-là est telle qu’il ne peut pas prétendre à un départ avancé. Dommage : j’aurais bien aimé qu’on prépare tranquillement la valise ensemble ( et surtout le bordel inhérent à un déplacement de bébé âgé de deux mois ) mais bon, comme tous les soirs ou presque, Musclor sera de retour à la maison vers 22h45. On fera la valise demain matin.

Il est 13h. J’informe Musclor que j’irais bien au centre commercial géant du coin avec LaLutine pour m’acheter une babiole… ( le calendrier de l’Avent de l’Occitane ) ( c’est con comme détail non ? ) Je n’y suis pas allée depuis un an, et puis LaLutine a deux mois, maintenant je peux y aller sans problème avec la poussette, et puis j’ai vraiment envie de me payer mon tout premier calendrier de l’Avent. Musclor fait la moue mais il me connaît : il sait que d’accord ou non, je vais y aller. Na.

Il est 13h30 quand Musclor part au travail. Quelques minutes après son départ, je ressens soudain un énorme pincement au coeur, je suis gênée, j’ai mal dans la poitrine . Mais je crois reconnaître : je suis montée à 18 de tension après mon accouchement, les « symptômes » sont les mêmes. Je décide de patienter, d’attendre, de voir si ça se calme.

A 14h24, je reçois un sms laconique mais cinglant de Musclor « On a une grosse alerte attentat aujourd’hui. Si c’est pas indispensable d’aller au centre commercial… » Je lis son message , je souris et intérieurement je raille cette paranoïa.

L’après-midi se passe entre couches, tétées et biberons. J’échange quelques sms avec Musclor pour l’informer du contenu de la couche de LaLutine. Le ton est bon enfant mais j’ai toujours mal dans la poitrine. Je décide d’ignorer cette douleur, je profite de quelques minutes pour m’étaler un masque gluant sur le visage, puis je prépare LaLutine pour sortir au centre commercial. Je la change, l’habille, la place dans son cosy. Je retire mon masque vert, j’enfile mes chaussures puis je me rends à la voiture et attache bébé. Mais la douleur dans ma poitrine devient trop importante. En mode automatique, plutôt que de prendre la route directe vers mon shopping, je fais un crochet par la pharmacie pour une prise de tension. Je suis à 12/8, ma tension est correcte, ouf. Par contre au vu des battements cardiaques, le pharmacien me dit que je suis en pleine crise de tachycardie. Ah. Tiens. C’est nouveau ça. Je suis un peu « rassurée » : je sais ce qui ne va pas. Il faut que je me calme. Mais pourquoi suis-je agitée au fait ?

Le pharmacien m’invite à oublier ma virée shopping pour aujourd’hui. Je passe à la boulangerie, commande un gâteau pour le weekend prochain, j’en profite pour m’acheter une religieuse au café ( petit plaisir en solo ) et je rentre à la maison. Tant pis, j’irais au centre commercial une prochaine fois.

21h44. Le sms de l’angoisse. « Attentat en cours ».

Je ne comprends pas, je pose mon bébé dans son transat. J’allume la télé : RIEN.

21h45. « Où ça ?? »

Pas de réponse. Et soudain je vois sur I-Télé ( je ne regarde plus BFM depuis les attentats du 7 janvier ) : fusillade devant un restaurant dans le 10ème.

J’appelle Musclor. T’es où ? J’essaye de ne pas parler trop fort pour ne pas réveiller bébé installé près de moi. Dis-moi où tu es.

On y est, sur place, dans le 10ème. On les cherche.

Mais c’est fini ?

Non, c’est pas fini, ça commence. Ca pète de partout.

Quoi ?? Non, à la télé, ils disent que c’est juste devant le restau du 10ème.

Non, ça pète de partout.

.…………..

Je dois te laisser, à tout à l’heure.

Au secours, non ne me laisse pas, tu peux pas, t’as pas le droit, revieeens. Mon dieu tu avais raison : on parle de bombes au Stade de France, on parle du Bataclan. Au secours. C’est quoi ce bordel ??? C’est de ça dont Musclor me parlait l’année dernière : la guerre sur le sol français qui va nous exploser dans la gueule, d’un coup d’un seul ? Putain il avait raison, il avait foutrement raison. Qu’ils arrêtent de parler de « fusillade », c’est un attentat. Ce sont des attentats. Mon coeur se ressert un peu plus. A sa place, une ecchymose géante bat dans ma poitrine. Les mots sur mon écran défilent sous mes yeux hébétés. Je zappe sur TF1 : je ne comprends pas, le match se déroule comme si de rien n’était… Je ne comprends rien. Musclor je t’en supplie, fais attention. Musclor pense à moi, pense à ton bébé tout neuf. Musclor les mecs sont toujours là, ils sont armés, reviens ici.

22h24 : J’ai plus beaucoup de batterie.

Oh non pitié, pas ça…La totale…

22h26 : dis-moi que t’as ton pare-balles.

Bébé s’agite, je la prends dans mes bras. J’essaye de la bercer mais mes larmes coulent déjà. Je ne les maîtrise pas. Je ne maîtrise plus rien. Le flot mettra un certain temps à s’arrêter. Je regarde toujours la télé, j’essaye de lire entre les larmes. Pourquoi il ne me répond pas ? L’angoisse monte, sourde, j’ai l’impression que mon coeur va imploser. Je vois les minutes défiler et toujours aucune réponse.

Et oui : ca pète de partout dans Paris. On parle de kamikazes, on parle de prise d’otages au Bataclan. On parle…on parle…

Mais Musclor ne parle pas, lui.

Je suis en panique, j’appelle mon père qui n’est au courant de rien. Il tente de me rassurer, je lui dis que nous serons sûrement très en retard demain pour mon anniversaire. Voire qu’on viendra pas. Je twitte, je twitte beaucoup, je cherche du réconfort, j’informe de la situation. Elle se résume ainsi : j’ai peur.

C’est à 22h53 que j’aurais enfin un sms de Musclor  : Je t’aime ma reine, peu importe les embrouilles entre nous.

Mais qu’est-ce qui se passe putain ??? C’est quoi ce fucking sms !? Rendez-moi Musclor, Musclor reviens, arrête tes bêtises, c’est impossible que tu ne rentres pas. C’est impossible…

LaLutine se met à pleurer, à crier. D’habitude son père la couche entre 22h45 et 23h15, en rentrant du travail…Son père n’est pas là, son père est au front. Elle ne comprend pas, je la berce toujours en pleurant. Je regarde ses grands yeux bleus innocents, il FAUT que son père rentre.  Allez rentre, ça suffit maintenant.

Elle se calme, je la dépose précautionneusement sur son tapis d’éveil. J’en profite pour prévenir mon père qu’on ne viendra pas. Impossible. Musclor va être réquisitionné vu l’ampleur de la situation et il est hors de question que je parte avec bébé sans lui. Il ne dit rien mais je sens qu’il est déçu, et qu’il a peur aussi. On sonne à la porte. J’ai les yeux gonflés et rouges, j’ai les cheveux gras, je suis en pyjama d’allaitement avec une bretelle branlante, mais j’ouvre : mon adorable voisine du dessous, en peignoir et lunettes sur le nez, me demande maladroitement : Lucie, on sait qu’il est là-bas…ça va ? En guise de réponse, les larmes repartent et je m’appuie sur le mur pour ne pas tomber . Elle me prend dans ses bras, comme maman l’aurait fait. Ca va aller, ne t’inquiète pas, il va rentrer. On est là si tu as besoin.

J’entends que Lalutine pleure sur son tapis. La voisine redescend chez elle dans l’appartement juste en-dessous. Mon bébé pleure pleure pleure…Je la berce, presque frénétiquement, j’en ai des contractures dans les coudes et les poignets. Mais elle ne se calme pas et moi non plus. Je me sens complètement dépassée et je pense au pire : et si Musclor ne revenait pas ? Les hélicoptères opèrent un ballet incessant dans le ciel. J’ai mal au coeur, j’ai mal à la tête, il faut que je m’assoie, toujours avec LaLutine qui pleure dans les bras.

En fond sonore, j’entends à la télé que quelques terroristes ont été abattus. Mais combien sont-ils ? Mais attends, ils sont peut-être dix, quinze, cinquante terroristes, qu’en sait-on après tout ? Ils se sont sûrement déplacés, mais comment ? On parle de dizaines de victimes au Bataclan, presque une centaine. Et mes amis ils sont où ??? J’attrape mon smartphone qui était resté ouvert sur Facebook et une page inconnue me saute au visage, sans que j’ai rien demandé. Je mets quelques minutes à comprendre que le réseau social s’est bougé le cul et a créé un outil pour informer ses amis de notre propre « mise en sécurité » et de celles de nos proches, pour nous qui habitons à Paris et en proche banlieue. Je fais défiler la liste, je panique en voyant que deux amis ne se sont pas encore signalés. Soudain LaLutine redouble de pleurs, je l’emmène dans notre chambre et tente encore de la bercer mais rien n’y fait. Elle hurle dès que je la pose dans son lit de cododo, je ne l’ai jamais vue dans cet état. Je finis par m’allonger et la prendre contre moi, un sein dehors. Elle cesse de pleurer immédiatement, tête deux fois sans conviction et s’endort aussi sec. Je reste près d’elle de longues minutes tandis que j’entends mon téléphone sonner toutes les deux minutes dans le salon. Après m’être assurée que LaLutine est profondément endormie, je l’installe dans le lit de cododo et cours dans le salon. Il est 1h30 du matin, je décide d’appeler mes amis.

Ils sont en sécurité. L’un d’eux buvait un verre dans le quartier du Marais, à deux pas du Bataclan. Il m’a expliqué avoir déguerpi dès que son frère l’a appelé à 22 heures et lui a dit de se tirer vite fait. « Tu comprends ces mecs-là ils sont homophobes, le Marais c’est peut-être pas l’endroit idéal où se trouver ce soir… »

1h29 : On est sur Invalides maintenant.

1h33 : Joyeux anniversaire ma louloute 🙂

Ouf, encore un peu de sursis batterie… J’ironise sur le fait que j’ai serré les jambes le 11 septembre car je redoutais que LaLutine naisse ce jour-là. J’ai l’air malin avec mon anniversaire le 14 novembre…

Pour l’heure, impossible d’envisager de dormir. Malgré mes yeux gonflés, je reste debout, je dois tenir debout. Bizarrement je ne lutte pas trop, malgré cette soirée qui me semble interminable…LaLutine s’agite de temps en temps dans son sommeil. J’ai l’oreille tournée vers le babyphone et j’ai les yeux rivés tantôt sur mon smartphone, tantôt sur la télé. Et ce putain de coeur qui me fait mal. Je ne décroche pas de la télé, j’attends Musclor, c’est long, très long.

Vers 4 heures, LaLutine s’agite à nouveau, je décide d’aller m’allonger près d’elle. J’allume la veilleuse puis reste moi-même en état de veille, en dévorant des yeux mon bébé si innocent. Vers 5h30, je sors de mon coma par Musclor qui se penche sur moi pour m’embrasser. J’ai l’impression d’être la Belle au Bois Dormant, les cernes et les paupières gonflées en plus. Je l’attrape par la nuque et pleure, pleure, pleure : ENFIN il est là, ENFIN il est rentré à la maison.

Il est entier….Physiquement.

Je sais que dans sa tête se bousculent des milliards de pensées…Je le sais car il s’allonge mais ne dort pas vraiment. Je me garderais bien de parler pour lui…  LaLutine se réveille à 8 heures, je la prends doucement dans mes bras et quitte la chambre sur la pointe des pieds. Comme un réflexe, j’allume la télé, je découvre le nombre de morts, le nombre de blessés, je vois ces dizaines de témoins choqués, en larmes, ceux qui ont assez de forces pour parler et raconter ce qu’ils ont vu…Je constate que sur Twitter, toute la nuit, les parisiens ont ouvert leurs portes pour accueillir les touristes et les passants désorientés. Je découvre tous ces tweets de recherche de proches, chacun d’entre eux me fend le coeur un peu plus.

Musclor se lève vers 11 heures. Ses yeux sont rouges et ses paupières lourdes. Il me raconte : l’alerte à la bombe en Gare de Lyon suite à un message sur Facebook, et la supposition sous-jacente d’une diversion en vue d’autre chose… Ce curieux pressentiment que quelque chose se trame. Plus tard un véhicule moteur tournant près de la Tour Eiffel, dont la cargaison était un peu suspecte mais qu’ils ont dû laisser partir pour filer dans le 10ème arrondissement, là où des « pétards » avaient été entendus… Et puis et puis…J’attrape Musclor, le prend dans mes bras et pleure. Mes sanglots sont entrecoupés de quelques mots :  J’ai eu tellement peur, j’ai eu tellement peur…

La matinée s’est achevée sur une bonne nouvelle : Musclor avait posé deux journées de congé pour fêter mon anniversaire en famille. On lui a laissé ses deux jours, il n’a donc pas été tenu de retourner sur le terrain aujourd’hui mais il a reçu l’ordre de ne pas quitter notre domicile, parce qu’on ne sait jamais. Ce soir, on est allé à la boulangerie pour acheter un petit gâteau d’anniversaire, ça nous a fait du bien de voir du monde et de sentir une certaine chaleur. On s’est ouvert une bouteille de vin blanc après avoir donné son biberon à LaLutine. Et on a allumé la télé, et j’ai écrit.

Ce soir, je pense à toutes ces victimes innocentes, ces morts injustes et arbitraires. Elles sont pour l’instant 129.

Je pense à tous ces blessés dont certains luttent encore pour survivre. Ils sont plus de 350.

Je pense à tous ces rescapés, ceux qui ont réussi à fuir, qui ont évité les balles et se sont cachés sous des cadavres. Ils sont des centaines.

Je pense à tous ceux qui recherchent leur proche dont ils n’ont pas de nouvelles et qui continuent d’espérer. Ils sont des milliers.

Je pense à tous ces parisiens qui ontouvert leurs portes spontanément, et à tous ces citoyens qui ont donné leur sang pour aider la Vie. Ils sont des milliers eux aussi.

Je pense aux forces de l’ordre et aux secours qui se mobilisent tous les jours, TOUS LES JOURS. Je pense à ceux qui se mettent en danger pour nous protéger, à leurs femmes et leurs enfants qui les attendent à la maison dans l’angoisse. Nous sommes des dizaines de milliers.

( Ils étaient 7… Regardez ce qu’ils nous ont fait )

 

J’ai froid, j’ai mal, j’ai peur. Puis je regarde mon bébé, je regarde Musclor,  et tout va ( presque ) mieux.

Bon « bizarre » anniversaire à moi-même.

Il faut continuer, malgré tout.

Et je clique sur « Publier », et on verra bien.

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